Nos convictions

APRES JANVIER 2015

Comment ces faits atroces, et ce qui a suivi, regardent une association d’habitants agissant localement et qui est confrontée dans son quotidien à ce dont il est question partout ? Les inégalités, l’immigration et les (petits) enfants de l’immigration, la laïcité, les replis et les fractures …

POSER LA COMPLEXITE, CONTRE LES SIMPLISMES

Ne pas tomber dans des raccourcis et simplismes.

1) Ramener la problématique à la seule question religieuse ou communautaire ne nous satisfait pas ; cela ne veut pas dire pour autant que nous ne sommes pas confrontés à des évolutions parfois inquiétantes. Les paroles anti-juifs et inversement, nous les entendons trop souvent. Et  nous constatons que la religion surgit trop souvent  comme sujet de discorde à la moindre tension.

Nous refusons que les gens soient enfermés dans des cases, notamment religieuses, et que les musulmans (notamment, puisqu’il est beaucoup question d’eux) soient représentés comme une masse homogène d’individus uniformes. L’identité de chacun est multiple, unique, en construction et en évolution permanentes et notre projet doit aider chacun à ce qu’il en soit ainsi et à pouvoir choisir sa vie …

2) Interpeller sur la situation sociale est plus que jamais nécessaire. Mais même dans « l’après-Charlie », l’écueil nous a été parfois retourné d’être naïfs, (sur l’air du « il y a avant tout un problème d’intégration ou de citoyenneté »),  à l’heure où les thèses de l’assistanat et de la victimisation s’enracinent dans une grande partie de la société … et de nous ressortir qu’on a déjà entendu le couplet des inégalités sociales (voire de « l’excuse sociale ») … sauf que certaines réalités sont là. Nous pensons que nous ne pouvons pas efficacement poser des exigences de citoyenneté, sans nous attaquer parallèlement à certains faits qui mettent durement à l’épreuve, depuis des années,  la réalité de certains des idéaux républicains, auxquels nous sommes attachés

Alors oui, il est nécessaire de poser, y compris dans notre action locale, la complexité, articuler ensemble le social et la citoyenneté, mieux comprendre ce qui se passe ici (y compris dans les prisons et dans l’économie parallèle), mais aussi au niveau des médias et des réseaux sociaux (à propos desquels nous avons sans doute un rôle éducatif à affirmer), tout en sachant que, bien au dessus de nous, l’actualité nationale et internationale jouent …

Nous avons senti, dans les semaines qui ont suivi, une volonté plutôt inédite et largement partagée, partenaires, membres de l’association, élus, de reconnaître cette complexité, l’ampleur de la tâche et l’absence de bonnes réponses simples et immédiates ; a été affirmée la volonté de poser des constats francs et directs  et de travailler ensemble différemment … nous aimerions que cela dure.

LA FRAGILITE DES PARCOURS

Said Kouachi a croisé la route d’Espace 19, il y a bien longtemps, en 2001, brièvement, comme bénévole pendant un an. Que dire de ça ? Peut-être, ce parcours, heureusement hors normes par sa fin, fait-il écho aux milliers de parcours qu’Espace 19 accompagne chaque année, et dont nous voulons témoigner ici de l’immense fragilité ? Ainsi que de la difficulté de notre tâche à devoir ainsi faire du sur-mesure, toujours en étant toujours sur le fil.

Le fatalisme est tellement présent (l’enfant de 6 ans qui a intégré déjà que ses mauvais résultats lui laissent déjà peu de chances, le refus de beaucoup de rêver bien haut, la rareté de modèles positifs), l’accident de parcours si probable (l’ado qu’on rattrape de justesse du décrochage ou du business, le mauvais choix d’orientation -mal informé, mal conseillé-, l’accès à l’emploi ou à la formation qui s’interrompt pour un détail, etc.). Cela semble peu audible aujourd’hui pour qui ne le vit pas, mais rappelons à quel point la pauvreté durable, l’expérience de vivre avec quelques centaines d’euros, d’avoir un logement pourri ou pas de logement à soi, rendent probables les tensions et les sorties de route, et miraculeux l’happy end.

Les situations de rupture se répètent, les ingrédients bien connus, vivre à 5 dans 2 pièces, parfois avec les cafards et les rats, les carences de sommeil chez l’enfant, l’incident administratif qui interrompt la couverture santé, d’où rupture de soins qui va avoir des conséquences irrémédiables, les tensions familiales … davantage de familles d’adhérents avec jeunes enfants se retrouvent, depuis deux ans, à la rue ; s’en suivent plusieurs mois où il faut se débrouiller, avant que le 115 ne propose des hôtels, qui se succèdent, aux 4 coins de l’Ile de France, et avec eux les transports longs pour l’enfant qui reste scolarisé au même endroit, la place en crèche qui peut être perdue, et avec elle l’emploi de la mère …

A chaque fois, nous sommes présents, mais chaque situation nous demande beaucoup de temps, pour faire le lien, démêler les situations,  répondre à l’urgence en lieu et place de … avec parfois des vraies réussites dont nous sommes fiers, mais aussi tant de situations qui n’ont pas de solutions … et des enfants au milieu de tout ça.

QUELQUES REMARQUES SUR LES POLITIQUES PUBLIQUES

Pas question là non plus de faire des raccourcis trop faciles … mais quand quelques jours après ces meurtres, il se confirme que l’Etat envisagerait d’exclure de ses financements l’apprentissage du français, deux tiers de notre public, parce qu’ils sont en France depuis plus de 5 ans -c’est-à-dire concrètement des femmes, qui ont du s’occuper d’abord de leurs jeunes enfants, et qui une fois ceux ci scolarisés, ne pourront plus accéder à cet outil indispensable d’intégration et d’émancipation-, l’effet de décalage est dur à avaler …

Idem quand la Région revoit son règlement en Février, excluant de facto la plupart des associations parisiennes (dont Espace 19) de son principal financement direct en faveur des quartiers prioritaires, et ce, sans même prendre la peine de prévenir les associations qu’elle soutient depuis de nombreuses années.

Quelques semaines plus tard, après avoir entendu le « vivre ensemble  » dans toutes les bouches, on revient au réel : on organise la fête de quartier, et les obstacles administratifs se dressent dans tous les sens pour avoir l’autorisation d’animer dans l’espace public un petit bal et un vide grenier familial. Et nous passerons des heures à les lever.

Surtout, ce qu’on voudrait faire entendre c’est la rupture silencieuse mais très violente entre un nombre croissant d’habitants et les services publics. Exemple, le point d’accueil retraite du 19ème : petit palier, portes closes, un interphone … après plusieurs coups de sonnette, la personne âgée croisée ce matin là, se voit répondre que l’accueil est ouvert le matin sur RDV. Elle nous confie, à bout, que cela fait plusieurs semaines qu’elle essaie de joindre le service au téléphone … Situations répétées, montée de l’e-administration comme seul point de contact, exaspérations, et aussi, de l’autre côté, stress des agents publics face à des contraintes supplémentaires, la difficulté des situations, la colère et la défiance des usagers … une déshumanisation en route qui a peut-être aussi à voir avec tout ça, et nous au milieu …

QUELQUES PISTES CONTRE LE REPLI

Oui, des replis existent. Rappelons juste qu’ils ne se limitent pas qu’aux classes populaires et aux pratiquants de telle ou telle religion. L’angoisse croissante de voir son enfant réussir à l’école génère notamment des réflexes de plus en plus précoces et partagés de crainte et de protection : on nous alerte sur les écoles publiques qui se vident -dès la maternelle- annonçant des fermetures de classes, voire d’école … pas de chiffres précis, mais le constat est connu : la fuite massive des écoles de certains territoires, vers d’autres secteurs et le privé, faisant chaque année des établissements un peu plus ghettos …

On touche derrière ces multiplies clivages et fractures, à un problème central … on se retourne d’un coup davantage vers les centres sociaux, sentant bien qu’il y a là un lieu où les rencontres de tous sont encore possibles, voire un faire ensemble … aurions-nous la baguette magique ? Non bien sûr, mais cette lutte contre les replis est au cœur de notre projet, et voilà quelques pistes ;

1) – Ouvrir de tous les côtés et s’attaquer aux discriminations : quelques mois ont passé, les actions publiques résident pour beaucoup dans des actions sur la laïcité et l’éducation à la citoyenneté. Oui, pourquoi pas, ces mots sont dans nos textes fondateurs … mais les injonctions à la laïcité et à la citoyenneté ne suffiront pas, tant qu’elles se heurtent à des expériences quotidiennes d’inégalité : inégalités dès l’école, inégalités face aux contrôles policiers, que nous rapportait une administratrice d’Espace 19 en se comparant à son compagnon blanc, inégalités face à l’accès aux stages, inégalités criantes de richesses, etc.

Et plutôt que ces incantations à fabriquer coûte que coûte des citoyens, il faudrait nous aider à casser les déterminismes et à ouvrir des passerelles, meilleures armes contre le repli :

Des passerelles vers l’imaginaire et le rêve, dont notre société semble cruellement manquer. Quelles institutions culturelles et quels artistes sont prêts à faire davantage, à imaginer avec nous et les habitants, des projets pour renforcer des liens avers la découverte et la pratique artistique ? Quelle prise en considération est possible pour davantage soutenir cette médiation vers l’art et la culture, pour prendre en compte les moyens nécessaires à la mobilisation et l’accompagnement des publics les plus éloignés.

Des passerelles vers d’autres avenirs professionnels : quelles entreprises, notamment voisines, sont prêtes à jouer un rôle citoyen, prendre un peu de risques et de temps, et venir à notre rencontre pour faire découvrir de nouveaux horizons notamment aux enfants, qui s’interdisent très trop tellement de futurs possibles, et soutenir nos actions ?

Des passerelles vers l’action politique : Dans certains bureaux de vote du 19ème, l’abstention a frôlé les 60% aux dernières municipales (et un quart des habitants étrangers ne votaient pas). Le désinvestissement de la chose politique est flagrant. Nous croyons pourtant en la capacité de tous à réfléchir et à agir et à contribuer aux politiques publiques, et en l’envie des gens d’agir à partir du moment où on leur en donne les moyens : plus de 10 projets ont été déposés par nos adhérents dans le cadre du budget participatif. Nous avons cependant quelques craintes, espérons-le non-fondées, sur la mise en place des conseils citoyens : craintes que les règles de ces instances soient fixées à l’avance, alors qu’il faudrait proposer aux habitants et acteurs locaux, à partir d’un minimum de contraintes, d’expérimenter des formes nouvelles et libres de contributions aux politiques publiques, sur les sujets prioritaires de nos quartiers.

2)- Quelle éducation pour les enfants, quel rôle pour les adultes ?  : Dès juin 2014, nous avons pris ce thème comme priorité de réflexion pour l’année en cours. Quel rôle Espace 19 peut jouer pour permettre plus efficacement la réussite des enfants, en mobilisant l’ensemble des adultes pour cela, au premier rang desquels les parents bien sûr, mais aussi l’ensemble de la communauté éducative et des habitants? Ce sera notre thème de séminaire élus/salariés 2015 et le fil conducteur des années à venir. Cela comprend aussi notre rôle pour donner la capacité à comprendre et à interpréter la complexité du monde et à décrypter les pièges des médias et des réseaux sociaux.

3)- Soutenir les micro-expériences locales lorsqu’elles marchent mieux que les grands dispositifs : la lutte contre le chômage reste bien sûr une priorité. Or, nous avons un dispositif d’accès à l’emploi qui marche, mais qui repose sur des financements tous plus fragiles les uns que les autres (FSE, Conseil Régional, Fondations, subventions ponctuelles de la Ville). Les financements stables dans le domaine de l’insertion professionnelle sont quasiment réservés aux marchés publics, appels d’offres sur des très gros volumes, non adaptées aux projets sur mesure et de proximité.

PARLONS QUAND MEME DE MOYENS

Les moyens financiers ne règleront pas tout. Néanmoins, cette question ne peut être occultée.

– face à la fragilité de l’architecture financière des centres sociaux parisiens et la remise en cause de certains financements, notamment sur l’apprentissage du français ;

– face à certaines attentes qui sont ou pourront être formulées à notre endroit, suite aux événements de janvier ; en matière de soutien à la parentalité, de liens avec les services sociaux; quand  sont repérées des situations familiales difficiles, de rôle d’interface et de médiation pour pallier la dégradation de l’offre d’accueil de certains services publics dont souffrent les plus fragiles. Oui, les centres sociaux peuvent répondre efficacement à certains de ces enjeux majeurs, mais pas à moyens constants.